Le régime aligne une équipe de bourreaux. Voici, en vingt-sept visages, la sélection qu’il a voulu faire taire — et qui, plus haut que ses fusils, ne se taira pas.
Par Darioush Kalantari
Regardez. Regardez bien, jusqu’au bout. Un footballeur entre sur la pelouse, le maillot sur les épaules, le ballon au pied, et tout un peuple, un instant, retient son souffle. Puis le maillot devient treillis, le ballon devient fusil, l’enfant devient bourreau : l’homme se retourne, et il tire sur la foule. Ce n’est pas un cauchemar, ce n’est pas une fable — c’est un portrait. En quelques secondes, tout entière, voici l’équipe que la République islamique aligne depuis quarante-six ans : une équipe de geôliers et de tireurs à moto, qui n’a jamais rêvé d’un stade, seulement d’un peloton ; qui n’a jamais connu d’autre pelouse que celle des cimetières.
La « sélection » de la République islamique : sur la pelouse, le footballeur se mue en pasdar et ouvre le feu sur la foule. Vidéo générée par IA.
Mais il existe une autre équipe. La vraie. Celle d’Iran Zamin, la terre d’Iran, qui ne portera jamais le brassard officiel et qui porte pourtant tout un pays. Elle ne foulera pas les pelouses de la Coupe du Monde 2026, parce qu’on l’a fauchée dans les rues, au mois de janvier, à balles réelles. Alors nous l’avons reconstituée nous-mêmes : visage après visage, maillot après maillot, nom après nom. Vingt-six Javid Nâm — vingt-six dont le nom demeure vivant à jamais — et un vingt-septième, vivant lui aussi, mais debout sous la potence. Voici notre sélection. Comptez-la avec nous.
01Mehdi JouziGardien de but, 20 ans, de Karaj. Le 8 janvier 2026, près de la place Mosbah à Karaj, il portait secours aux blessés quand il a été touché par des tirs directs. Javid Nâm le 10 janvier.02Mojtaba TarshizAncien footballeur professionnel (Nassaji Mazandaran, Tractor Sazi, Fajr Sepasi, Mes Kerman…), n°3, de Qaemshahr. Le 8 janvier 2026 à Andisheh, à l’ouest de Téhéran, il a fait bouclier de son corps pour protéger sa femme. Javid Nâm, il laisse deux filles.03Davood AbiFootballeur, 26 ans, de Karaj (Karen, Mehrgan, Foolad Mahan, Pars Oujen Alborz). Le 9 janvier 2026 à Karaj (Shahin Vila / Baghestan), touché au flanc par une balle réelle. Javid Nâm.04Mohammad HajipourAncien gardien de l’équipe nationale de beach soccer, 40 ans. Le 8 janvier 2026 à Rasht, abattu par les forces de sécurité — le régime a ensuite tenté de faire passer sa mort pour un accident de la route. Javid Nâm.05Hamidreza HaddadiFootballeur, 19 ans, de Shandiz près de Mashhad. Le 8 janvier 2026, touché dans le dos, le poumon perforé, Javid Nâm faute de soins.06Ali SalehiFervent supporter de Persepolis, 47 ans, de Sari. Le 8 janvier 2026 à Sari, touché par des tirs directs des forces de sécurité. Javid Nâm.07Mohammadjavad MoghaniFootballeur, 25 ans, du Shahrdari Najafshahr Sirjan FC. Le 7 janvier 2026, abattu devant le bureau du Renseignement, place Sanayi à Sirjan, le cœur touché. Javid Nâm.08Sahba RashtianArbitre-assistante de football féminin, 23 ans, d’Ispahan. Elle rêvait d’arbitrer la Coupe du Monde féminine. Le 9 janvier 2026 à Ispahan, touchée par un tir direct. Javid Nâm.09Hassan KalhorAncien footballeur et arbitre, 49 ans, de Delijan. Le 8 janvier 2026 dans le quartier de Fardis à Karaj, abattu. Javid Nâm.10Reybin MoradiJeune footballeur kurde, 17 ans, de Salas-e Babajani, formé à Saipa et Esteghlal Téhéran. Le 8 janvier 2026 à Téhéran, une balle tirée dans le dos est ressortie par la poitrine. Javid Nâm le jour même.11Hamed BasiriSupporter de Persepolis, 37 ans. Le 9 janvier 2026 à Fardis (Karaj), touché par des tirs directs. Le blason de Persepolis a été gravé sur sa tombe. Javid Nâm.12Arvin Salemi-RadFootballeur, 17 ans, des jeunes du FC Jam Bushehr. Le 8 janvier 2026 rue Ashouri à Bushehr, touché à la tête, seize jours de coma. Javid Nâm le 24 janvier.13Reza EskandarpourÉbéniste et supporter de la Juventus, 37 ans, de Téhéran. Avant de sortir, il confia ses clés à sa mère. Le 8 janvier 2026 à Aryashahr (Téhéran), touché par plusieurs balles. Javid Nâm.14Zahra AzadpourJoueuse de l’équipe féminine Mergan Pardis (conviée en sélection nationale) et alpiniste ayant gravi le Damavand, 27 ans. Le 9 janvier 2026 à Karaj, touchée par des tirs directs. Javid Nâm.15Alireza Bagheri ManjiliSupporter dévoué de Persepolis, 24 ans, de Manjil. Le 8 janvier 2026 à Manjil, touché par une balle réelle. Javid Nâm — son rêve de retrouver les tribunes du stade Azadi restera inachevé.16Mohammad Amin AbdiJoueur de beach soccer et étudiant en éducation physique, 21 ans, de Birjand. Le 9 janvier 2026 à Mashhad (quartier Emamat), touché au flanc. Javid Nâm.17Mehrdad MoshtaghiSupporter du Real Madrid, 27 ans. Le 9 janvier 2026 à Arak, touché à la tête. Javid Nâm — les supporters du Real lui ont rendu hommage au Santiago-Bernabéu.18Amirmohammad LotfiCapitaine de l’équipe de jeunes d’Akam Parvaz Paytakht, 18 ans. Le 9 janvier 2026 à Eslamshahr (quartier Qaemieh), touché par des tirs directs. Javid Nâm.19Abbas ArezooEntraîneur de football surnommé « le Fils de la mer », 43 ans, de Chaf à Langarud. Le 9 janvier 2026 à Langarud, touché à la jambe puis battu à mort en détention. Javid Nâm.20Roham SaadatiSupporter d’Esteghlal, 17 ans, de Karaj. Le 8 janvier 2026 à Karaj, touché au poumon et à la poitrine. Javid Nâm.21Saeed NaderiAncien footballeur (Naft Tehran, Pas Isfahan). ⚠️ VIVANT et MENACÉ D’EXÉCUTION : arrêté le 22 février 2026 à Vahidieh (Shahriar), son frère Rouhollah arrêté peu après. Sa voix ne doit pas être oubliée — il attend encore la liberté.22Amirhossein MohammadzadehFootballeur, 18 ans, des jeunes de Delvar Afraz Téhéran. Le 9 janvier 2026 dans le quartier d’Afsarieh à Téhéran, touché par des tirs directs. Javid Nâm, enterré au carré 42 de Behesht-e Zahra.23Mehdi EskandarianPère de deux enfants et supporter de Persepolis, 44 ans, de Karaj. Le 9 janvier 2026 à Fardis, il aidait les blessés quand il a été battu puis touché au cou. Javid Nâm — il n’était pas sorti manifester, mais secourir.24Sahar KhodayariLa « Blue Girl », 29 ans, diplômée de droit et supportrice d’Esteghlal. Arrêtée en 2019 pour être entrée déguisée en homme au stade Azadi, elle s’immola devant le tribunal révolutionnaire de Téhéran. Javid Nâm le 9 septembre 2019 — son nom est devenu le symbole du combat pour l’accès des femmes aux stades.25Pedram KhalooeiFootballeur, 15 ans, des jeunes de Sepahan Novin, à trois semaines des sélections de l’académie du Sepahan. Le 9 janvier 2026 au carrefour Simin à Ispahan, le cœur touché, il est mort dans les bras de son père. Javid Nâm.26Nader MolaviFootballeur, 18 ans, du Hami Tehran FC. Le 9 janvier 2026 à Téhéran, touché par une balle réelle. Javid Nâm.27Milad AfrookhtehGardien de but et entraîneur de jeunes, 33 ans, de Rasht, père de deux enfants. Le 8 janvier 2026 rue Motahari à Rasht, abattu par les forces de sécurité. Javid Nâm.
Comptez-les. Un gardien de vingt ans qui relevait les blessés au lieu de fuir, Mehdi Jouzi. Un enfant de quinze ans, Pedram Khalooei, tombé le cœur transpercé dans les bras de son père. Une arbitre de vingt-trois ans, Sahba Rashtian, qui rêvait de siffler le coup d’envoi d’une Coupe du Monde et que la balle a sifflée avant elle. Un gardien de l’équipe nationale de beach soccer, Mohammad Hajipour, qu’on a voulu maquiller en accident de la route. Un entraîneur qu’on appelait « le Fils de la mer », Abbas Arezoo, battu à mort dans une geôle. Comptez encore : des supporters de Persepolis, d’Esteghlal, de la Juventus, du Real Madrid — car sous la matraque les couleurs de club s’effacent, et il ne reste qu’une seule tunique, celle d’un peuple debout.
Et il y a Sahar Khodayari, la Blue Girl, qui s’immola pour avoir voulu, déguisée en homme, entrer dans un stade interdit aux femmes. Depuis 2019, son nom est le mot de passe de toutes celles qu’on refoule à la porte des tribunes. Elle joue, elle aussi, dans notre équipe ; elle en est la flamme.
Le football d’Iran, éclaboussé du sang versé par le régime. Montage généré par IA.
Le vingt-septième s’appelle Saeed Naderi. Il a porté le maillot de Naft Téhéran et du Pas Ispahan ; aujourd’hui il porte des menottes, et l’État qui a déjà tué ses coéquipiers réclame sa vie. On a arrêté son frère à sa suite. Mais tant qu’il respire, son nom n’est pas une épitaphe : c’est un cri, et ce cri nous engage. Monde qui regardes ce Mondial, regarde aussi cet homme — et regarde-le jusqu’à ce que tombe la corde, non l’homme.
Voilà la sélection d’Iran Zamin. Elle n’a ni sponsor, ni hymne, ni brassard officiel. Elle a mieux : elle a demain. Car les tireurs vieilliront et tomberont, et jamais un fusil n’a fait une nation ; mais ces vingt-sept-là, nous les alignerons sur toutes les pelouses de la mémoire, à chaque coup d’envoi, à chaque hymne, à chaque enfant qui apprend à courir derrière un ballon — jusqu’au jour où une main d’Iran soulèvera enfin, sous le Lion et le Soleil, la coupe qu’on leur a volée.
Leur rêve était la liberté. Leur héritage est le courage. Javid Shah.
Hommage en images : la vraie équipe d’Iran Zamin. Montage : Ashk-7000 · Musique : Homayoun Shajarian — Gholab.
Ping : À Beaubourg, la vraie équipe d’Iran exposée à ciel ouvert