Iranica · Ferdowsi · Shâhnâmeh
یزدان
Nous avons compté les 571 512 mots du Livre des Rois. Le premier est « roi ». Et pour nommer Dieu, Ferdowsi choisit avant tout un mot iranien : Yazdân, 846 fois.

Le Shâhnâmeh, le Livre des Rois de Ferdowsi, achevé vers l’an 1010, compte près de cinquante mille distiques. Il a sauvé la langue persane et la mémoire de l’Iran, des premiers rois jusqu’à la chute des Sassanides.
Nous avons voulu savoir de quoi il parle vraiment. Alors nous avons compté, un par un, chacun de ses mots.
La méthode
Nous avons repris le texte intégral publié par la bibliothèque numérique Ganjoor, qui suit principalement l’édition critique de Moscou : 857 sections, 98 464 hémistiches, 571 512 mots et 16 293 formes différentes. Nous comptons la forme exacte de chaque mot ; avec les préfixes, suffixes et pluriels, les totaux montent de quelques unités. Une autre édition donnerait des chiffres très proches, pas identiques.
Les dix mots du Livre des Rois
Comme dans toute langue, les petits mots grammaticaux dominent : « et » (و, 24 506 fois), « à » (به), « que » (که), « de » (ز, از)… Mettons-les de côté. Voici les dix mots qui portent le sens du poème :
| # | Mot | Lecture | Sens | Occurrences |
|---|---|---|---|---|
| 1 | شاه | shâh | roi | 4 042 |
| 2 | سر | sar | tête, chef | 2 801 |
| 3 | دل | del | cœur | 2 571 |
| 4 | جهان | jahân | monde | 2 217 |
| 5 | سپاه | sepâh | armée | 1 796 |
| 6 | راه | râh | chemin, voie | 1 617 |
| 7 | روی | ruy | visage | 1 570 |
| 8 | کار | kâr | œuvre, affaire | 1 541 |
| 9 | لشکر | lashkar | troupe, armée | 1 488 |
| 10 | سخن | sokhan | parole | 1 485 |
Le premier mot du Livre des Rois est, sans surprise, le roi : 4 042 fois. Viennent ensuite la tête et le cœur, la raison qui gouverne et le courage qui ose, puis le monde, l’armée, la voie. Et le dixième mot est la parole : Ferdowsi savait que les rois passent et que la parole demeure.
Juste derrière viennent le trône (takht, 1 446), la guerre (jang, 1 400), la main, le lieu, l’homme, puis « Iran » : 1 249 fois, seizième mot porteur de sens du poème.
Quand les mots se rencontrent
Certains distiques réunissent à eux seuls plusieurs mots du classement. En voici quatre.
می روشن و چهرهٔ شاه نوجهان نو ز داد و سرِ ماه نو
« Le vin est clair, et neuf le visage du roi ; le monde est neuf par la justice, et c’est le début d’une lune nouvelle. »
Règne de Fereydoun : shâh, jahân, sar
وزان پس جهان یکسر آباد کردهمه روی گیتی پر از داد کرد
« Puis il fit fleurir le monde tout entier, et couvrit de justice toute la face de la terre. »
Règne de Houshang : jahân, sar, ruy
وزان روی سرگشته پیروز شاههمی راند چون باد لشکر به راه
« De ce côté, le roi Pirouz, égaré, poussait son armée sur la route, rapide comme le vent. »
Règne de Pirouz : shâh, ruy, lashkar, râh
دل شاهبچه برآمد به جوشسپاه انجمن کرد و بگشاد گوش
« Le cœur du jeune prince se mit à bouillonner ; il rassembla l’armée et prêta l’oreille. »
Règne de Kiyoumars : del, shâh, sepâh
Yazdân, 846 fois
Ferdowsi ouvre son livre par « Au nom du Seigneur de l’âme et de la sagesse » : be nâm-e Khodâvand-e jân o kherad. Mais tout au long du poème, un autre nom de Dieu revient bien plus souvent que tous les autres :
| Mot | Lecture | Occurrences |
|---|---|---|
| یزدان | Yazdân | 846 |
| خداوند | Khodâvand | 252 |
| خدای | Khodây | 113 |
| دادار | Dâdâr | 70 |
| ایزد | Izad | 61 |
Yazdân apparaît 846 fois, et 861 fois avec toutes ses formes : plus de trois fois plus que Khodâvand. C’est le 31e mot porteur de sens du Livre des Rois, devant gîti (le monde, 835), kin (la vengeance, 827) et kherad (la sagesse, 810). En face, Ahriman, l’esprit du mal, n’apparaît que 70 fois.
D’où vient Yazdân
Le mot remonte à l’avestique, la langue de Zarathoustra : yazata, « digne d’être vénéré », de la racine yaz-, « vénérer ». En moyen-perse, à l’époque sassanide, yazd désigne un être divin, et yazdân en est le pluriel. Ce pluriel est devenu le nom du Dieu unique, comme un pluriel de majesté.
Les rois sassanides se disaient kē čihr az yazdān, « dont la lignée vient des dieux ». Le même mot a donné izad (Dieu), Yazdegerd (« fait par Dieu »), le nom de la ville de Yazd, et même jashn, la fête, issu de yasna, le culte : Nowruz, Mehregân et Sadeh sont, à l’origine, des actes de vénération.
Yazdân dans le Livre des Rois
جهان مر تو را داد یزدان پاکز تابنده خورشید تا تیره خاک
« Le pur Yazdân t’a donné le monde, du soleil éclatant jusqu’à la terre sombre. »
La jalousie de Salm et Tour envers Iraj
ز یزدان و از ما بر آن کس درودکه تارش خرد باشد و داد پود
« Que Yazdân et nous saluions celui dont la chaîne est la sagesse, et la trame la justice. »
Les derniers conseils d’Ardashir à Shâpour
ز بهر پرستش سر و تن بشستبه شمع خرد راه یزدان بجست
« Pour prier, il se lava la tête et le corps, et chercha le chemin de Yazdân à la lumière de la sagesse. »
Kay Khosrow après soixante ans de règne
چنان دان که یزدان گوای منستخرد زین سخن رهنمای منست
« Sache que Yazdân est mon témoin, et que la sagesse guide mes paroles. »
Rencontre de Rostam et d’Esfandiyâr
Ce que disent les chiffres
Dans le Livre des Rois, « Iran » revient 1 249 fois ; tâzi, l’Arabe, 85 fois. Et pour nommer Dieu, Ferdowsi a choisi avant tout un mot venu de l’Iran ancien, celui de Zarathoustra et des Sassanides.
Mille ans plus tard, ce mot vit toujours : dans les prénoms, dans les chants, dans la bouche de ceux qui se battent pour l’Iran. Le Shâhnâmeh l’a gardé pour nous. À nous de le transmettre.
Pâyandeh Iran. Javid Shah.
Méthode : décompte réalisé sur le texte intégral du Shâhnâmeh publié par Ganjoor (857 sections), formes exactes des mots. Les mots grammaticaux sont exclus du classement des mots porteurs de sens. Les traductions des vers sont de Garde Javidan.
