Ērān : le nom que trois mille ans n’ont pas su effacer

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Ērān : le nom que trois mille ans n’ont pas su effacer

D’où vient le mot « Iran » ? De la pierre de Darius au livre de Ferdowsi, de l’empire sassanide au décret de 1935, l’histoire d’un nom qu’un peuple s’est donné à lui-même, et qu’aucun conquérant n’a jamais pu lui reprendre.

Êrān, « des Aryens » · sous-titres FR / FA, diapositives EN / FR · gardjavidan.org

Un nom qui se dit soi-même

Il y a des pays qui portent le nom que d’autres leur ont donné. La Perse est de ceux-là : le mot vient du grec Persís, qui désignait une seule province, le Fars, berceau des Achéménides. Les Grecs ont pris la partie pour le tout, et l’Europe les a suivis pendant vingt-cinq siècles.

Mais les Iraniens, eux, ne se sont jamais appelés « Perses » au sens où l’entendait l’Occident. Ils avaient leur propre mot. Un mot plus ancien que Rome, chanté dans les hymnes du Rigveda et de l’Avesta bien avant d’être gravé dans la pierre. Ce mot, c’est ariya. Et de lui est né Īrān.

I. Arya : le nom des origines

Aussi loin que les textes nous permettent de remonter, les peuples qui parlaient les langues indo-iraniennes se désignaient eux-mêmes par un même nom : árya dans le Rigveda, airiia dans l’Avesta, ariya en vieux-perse. C’était un nom d’appartenance, celui d’une langue, d’une culture et d’un culte partagés, et non une étiquette posée par l’étranger.

D’où vient ce mot ? Les linguistes en débattent depuis deux siècles, et l’honnêteté oblige à le dire. Certains le rattachent à une racine indo-européenne ∗h₂eryós, « membre de notre groupe », « homme libre » ou « hôte » ; d’autres, comme Oswald Szemerényi, y ont vu un emprunt au Proche-Orient, hypothèse que Mallory et Adams jugent peu convaincante.¹ Le sens de « noble », que l’on cite souvent, appartient surtout au sanskrit plus tardif. Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c’est l’essentiel : arya est le nom qu’un peuple se donnait à lui-même, il y a plus de trois mille ans.

Hérodote lui-même en garde la trace. Au Vᵉ siècle avant notre ère, il note que les Mèdes « étaient autrefois appelés Arioi par tous les peuples ».²

II. La pierre parle : Darius

Vers 490 avant notre ère, Darius le Grand fait graver sur la falaise de Naqsh-e Rostam, au-dessus de son tombeau, les mots par lesquels il veut que l’éternité le connaisse :

« Je suis Darius, le grand roi, roi des rois… Perse, fils de Perse, Aryen, de lignée aryenne. »

pārsa pārsahyā puça, ariya ariyačiça (inscription DNa)³

Relisons cette phrase. Le maître du plus vaste empire que le monde ait connu, de l’Indus au Nil, ne se définit ni par ses conquêtes ni par ses dieux. Il se définit par deux appartenances : sa province, la Perse, et son peuple, les Aryens. Ariya ariyačiça : aryen, et de souche aryenne. Peu de souverains ont laissé dans la pierre une affirmation d’identité aussi nette.

III. L’Avesta : la patrie des commencements

Dans le livre sacré des zoroastriens, la terre des origines porte un nom : Airyanem Vaejah, « l’étendue des Aryens », que la tradition persane appellera Ērānwēz, puis Iranvij. C’est la première des terres créées par Ahura Mazda dans le premier chapitre du Vendidad, et, selon la tradition, le lieu où Zarathoustra reçut la révélation.⁴ Les hymnes de l’Avesta invoquent aussi les « contrées aryennes ».

Avant d’être un État, l’Iran fut donc une patrie rêvée, un pays de l’âme et de la mémoire, que l’on chantait avant de le gouverner.

IV. Ardashir et Shapur : quand le nom devient un empire

Au IIIᵉ siècle de notre ère, une dynastie née au Fars relève l’héritage achéménide : les Sassanides. Et c’est avec eux que le mot prend la forme que nous connaissons.

Sur le relief de son investiture à Naqsh-e Rostam, au pied des tombeaux achéménides, Ardashir Iᵉʳ se proclame « roi des rois des Aryens », šāhān šāh ērān. Ērān est un ancien génitif pluriel, issu de ∗aryānām : « des Aryens ».⁵

Son fils Shapur Iᵉʳ, vainqueur de trois empereurs romains, fait graver sur la Kaʿba-ye Zartosht une titulature plus vaste encore : « roi des rois d’Ērān et d’Anērān », des Aryens et des non-Aryens, et « maître d’Ērānšahr », l’empire des Aryens.⁵

Pour la première fois, un nom de peuple devient le nom d’un État. Le grand iranologue Gherardo Gnoli a consacré un livre entier à ce moment fondateur, The Idea of Iran : c’est là, sous les Sassanides, que l’« idée d’Iran » devient une idée politique, religieuse et culturelle à la fois.⁶ Ērānšahr deviendra Iranshahr, et Ērān deviendra Īrān.

V. Ferdowsi : le nom sauvé de l’oubli

Puis vint la nuit. Au VIIᵉ siècle, l’empire sassanide tombe sous la conquête arabe. Le pouvoir change de langue, de foi, de capitale. Pendant trois siècles, on aurait pu croire que l’Iran n’était plus qu’une province d’un empire étranger.

C’est alors qu’un poète de Tus, Ferdowsi, consacre trente ans de sa vie à un seul livre. Achevé vers 1010, le Shâhnâmeh, le Livre des Rois, raconte en près de cinquante mille distiques l’histoire de l’Iran depuis le premier roi du monde. Le mot « Iran » y revient à chaque page, comme un battement de cœur. Un vers célèbre, que la tradition lui attribue, le résume :

« Si l’Iran ne doit plus être, que mon corps ne soit plus. »

چو ایران نباشد تن من مباد

Le nom avait perdu son empire. Il venait de trouver son poème. Et ce qui est chanté ne meurt pas.

VI. 1935 : le monde apprend le nom

Pendant des siècles, les Iraniens ont dit « Iran » entre eux, et le monde a continué à dire « Perse ». Le 21 mars 1935, jour de Norouz, Reza Shah demande aux États étrangers d’employer désormais, dans leur correspondance officielle, le nom que le pays se donne à lui-même : Iran.⁷

Le geste avait sa logique. Un peuple qui renaît veut être appelé par son nom, et non par celui d’une de ses provinces. Il eut aussi un prix : « Perse » portait vingt-cinq siècles de prestige, et « Iran » sonnait neuf aux oreilles étrangères. En 1959, après les travaux d’une commission présidée par l’iranologue Ehsan Yarshater, le gouvernement admit que les deux noms pouvaient être employés.⁷ Mais pour les Iraniens, la question n’avait jamais existé : ils avaient toujours vécu en Iran.

VII. Le mot volé

Il faut maintenant dire ce que le XIXᵉ et le XXᵉ siècle ont fait de ce mot.

En 1853, Arthur de Gobineau publie son Essai sur l’inégalité des races humaines et transforme un nom de peuple et de langue en catégorie raciale. Le nazisme ira jusqu’au bout de cette imposture et fera de l’« aryen » le prétexte de l’un des plus grands crimes de l’histoire.

Le linguiste Max Müller, qui avait popularisé le terme en Europe, s’en indignait dès 1888 :

« Un ethnologue qui parle de race aryenne, de sang aryen, d’yeux et de cheveux aryens, est aussi grand pécheur qu’un linguiste qui parlerait d’un dictionnaire dolichocéphale ou d’une grammaire brachycéphale. »⁸

Dans les sources iraniennes, ariya n’a jamais désigné une race. Il nomme une langue, une culture, une appartenance. Darius ne mesurait pas des crânes : il revendiquait une lignée et une parole. Rendre au mot son sens, c’est aussi le rendre à ceux qui l’ont porté les premiers.

VIII. Ce que dit le nom aujourd’hui

Trois mille ans ont passé. Les Achéménides sont tombés, les Sassanides sont tombés, les conquérants sont venus et repartis. Mais le nom est resté. Il a survécu à Alexandre. Il a survécu à la conquête arabe. Il a survécu aux Mongols. Il survivra au régime des mollahs.

Car ce régime n’a jamais aimé ce nom. Il lui a accolé l’adjectif « islamique », comme on pose un scellé sur une porte. Il a voulu faire oublier Darius, Cyrus et Ferdowsi, interdire le Lion et le Soleil, éteindre Norouz et les feux de Chaharshanbeh Suri. Il n’y est jamais parvenu. Chaque année, au printemps, des millions d’Iraniens sautent encore par-dessus le feu, comme le faisaient leurs ancêtres bien avant l’islam.

Ērān : « des Aryens ». Un génitif pluriel. Un mot qui dit nous. Depuis trois mille ans, il répète la même chose à qui veut l’entendre : ce pays appartient à son peuple.

« Ma melat-e kabirim, Iran ro pas migirim. » — « Nous sommes une grande nation, nous reprendrons l’Iran. »

Payandeh Iran. Javid Shah.

Références

  1. J. P. Mallory et D. Q. Adams, The Oxford Introduction to Proto-Indo-European and the Proto-Indo-European World, Oxford University Press, 2006 ; O. Szemerényi, « Studies in the Kinship Terminology of the Indo-European Languages », Acta Iranica 16, 1977 ; P. Thieme, Der Fremdling im Ṛgveda, 1938.
  2. Hérodote, Histoires, VII, 62.
  3. Inscription de Darius Iᵉʳ à Naqsh-e Rostam (DNa), §2 ; R. G. Kent, Old Persian: Grammar, Texts, Lexicon, 1953 ; R. Schmitt, The Old Persian Inscriptions of Naqsh-i Rustam and Persepolis, 2000.
  4. Avesta, Vendidad, chapitre 1.
  5. Encyclopaedia Iranica, « Ērān, Ērānšahr » (G. Gnoli) ; inscription d’Ardashir Iᵉʳ à Naqsh-e Rostam ; inscription de Shapur Iᵉʳ à la Kaʿba-ye Zartosht (ŠKZ).
  6. G. Gnoli, The Idea of Iran: An Essay on its Origin, Rome, IsMEO, 1989.
  7. « Name of Iran », synthèse des sources sur le décret de 1935 et la commission de 1959.
  8. F. Max Müller, Biographies of Words and the Home of the Aryas, Londres, 1888, p. 120.

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