Pahlavisme
L’Iran moderne, 1921–1979
En cinquante-huit ans, deux souverains ont fait passer l’Iran d’un pays exsangue, dépecé par les puissances étrangères et fracturé par les féodalités tribales, à la cinquième économie d’Asie. Ce passage a un nom : le pahlavisme. Cette page en restitue l’œuvre — telle que les historiens en attestent, chiffres et dates à l’appui, sans masquer les zones d’ombre, mais en armant le lecteur de tous les contre-arguments factuels que la propagande révolutionnaire a effacés.
I. Reza Shah Pahlavi — Le fondateur1921 — 1941
Le 3 Esfand 1299 — 21 février 1921 — un officier de la brigade cosaque entre dans Téhéran à la tête de ses hommes : Reza Khan. L’Iran qu’il trouve est un État fantôme. Les Britanniques contrôlent le pétrole, les Russes le nord, les tribus le reste. Le shah Qajar règne sur un palais et plus grand-chose. En quatre ans, Reza Khan devient ministre de la Guerre, puis Premier ministre, puis — par décision de l’Assemblée constituante du 12 décembre 1925 — le premier shah d’une nouvelle dynastie : Pahlavi, nom emprunté à la langue de l’Iran sassanide pour signifier explicitement que le pays renoue avec son héritage pré-islamique.
Ce qu’il accomplit en seize ans est sans précédent. Il dote l’Iran d’une armée nationale qui supplante les milices tribales. Il instaure des codes civils et pénaux séculiers (1928 puis 1940) qui mettent fin à la justice religieuse. Il fonde l’Université de Téhéran (1934) — la première université moderne du pays. Il lance le Trans-iranien en 1927, pari fou de 1 394 kilomètres traversant deux chaînes de montagnes du golfe Persique à la Caspienne, achevé en 1938 sans un sou d’emprunt étranger, financé par une taxe nationale sur le thé et le sucre. En 1935, il fait reconnaître officiellement le pays sous son nom : non plus la Perse, mais l’Iran — « le pays des Aryens » — réancrant son identité dans trois millénaires d’histoire.
Et en 1936, par décret, il abolit le voile obligatoire. Ce geste — Atatürk avait fait de même quelques années plus tôt en Turquie — marque la rupture la plus visible avec l’ordre clérical. Les femmes iraniennes peuvent enseigner, se faire soigner par des médecins hommes, marcher la tête découverte dans la rue. L’opposition cléricale est immédiate ; elle ne désarmera plus.
En septembre 1941, les Britanniques et les Soviétiques envahissent l’Iran pour assurer leur logistique de guerre. Reza Shah, accusé de germanophilie, est contraint d’abdiquer le 16 septembre. Il meurt en exil à Johannesburg en 1944. Son fils, Mohammad Reza, monte sur le trône à 21 ans.
II. Mohammad Reza Shah Aryamehr1941 — 1979
Le règne de Mohammad Reza Shah commence dans la précarité — un jeune souverain de 21 ans sur un trône fragile, un pays occupé par deux armées étrangères, un Parlement dominé par les clans. Trente-huit ans plus tard, à l’instant de sa chute, l’Iran sera la cinquième économie d’Asie, le premier producteur pétrolier de l’OPEP en termes d’influence, doté d’une force aérienne parmi les premières du monde et d’une politique étrangère indépendante. Entre les deux : la modernisation accélérée d’un pays-continent.
Mohammad Reza Shah prend en main le pays. Il modernise l’État, l’armée, les écoles, les hôpitaux. Il fonde des dizaines d’universités. Il lance, en 1963, ce qui restera comme l’œuvre majeure du XXᵉ siècle iranien : la Révolution Blanche.
En septembre 1965, le Majles — le Parlement — lui confère par vote unanime le titre d’Aryamehr (آریامهر), « Lumière des Aryens ». Le mot Arya n’a aucun rapport ici avec les délires racialistes européens du XXᵉ siècle : il désigne, dans son acception iranienne originelle, les peuples ariyâ qui ont donné son nom au pays. Mehr, c’est la lumière, le soleil, et la divinité Mithra — gardienne du serment dans la tradition mazdéenne. Aryamehr signifie donc, littéralement, « celui qui éclaire la voie ancestrale de la nation ». Le titre n’a pas été auto-attribué ; il a été conféré par les représentants du peuple.
Les sept piliers du pahlavisme
- Souveraineté nationale
Iran maître de son territoire et de ses ressources. De la nationalisation pétrolière (1951) au prix imposé via l’OPEP (1973), refus constant de la tutelle étrangère. - Modernisation
État, infrastructures, industrie, sciences. L’Iran passe d’un pays agraire à la cinquième économie d’Asie en quinze ans (1963-1977). - Laïcité — séparation religion/État
Codes civils et pénaux séculiers (1928, 1940), mariage civil, justice non religieuse, écoles laïques mixtes. La religion appartient à la conscience, l’État à tous. - Émancipation de la femme
Abolition du voile obligatoire (1936), droit de vote et d’éligibilité (1963), code de la famille (1967, révisé 1975), accès à la magistrature, à l’armée, au gouvernement. Première femme ministre du Moyen-Orient en 1968 (Farrokhroo Parsa). - Continuité civilisationnelle
Racines pré-islamiques assumées. Persépolis 1971, calendrier impérial 2535 (1976 ap. J.-C.), revalorisation de Ferdowsi, restauration des sites antiques. L’Iran retrouve les trois millénaires qu’on lui avait fait oublier. - Justice sociale
Réforme agraire 1963 — fin du servage. Corps de la santé, Corps de l’enseignement (jeunes appelés du contingent alphabétisant les campagnes). Sécurité sociale, hôpitaux gratuits, écoles gratuites. - Ouverture au monde
Diplomatie active, non-alignement, reconnaissance d’Israël de facto dès 1948, OPEP, indépendance énergétique négociée. Un Iran respecté, courtisé, jamais soumis.
III. La Révolution Blanche26 janvier 1963 — Enghelâb-e Sefid
Le 26 janvier 1963, Mohammad Reza Shah Aryamehr soumet au référendum populaire six réformes structurelles. Le résultat est sans appel — plus de 99 % de oui, dans un scrutin auquel les femmes votent pour la première fois sur leur propre droit de voter. La Révolution Blanche commence. Six points initiaux ; treize de plus seront ajoutés jusqu’en 1978, formant un programme cohérent d’émancipation sociale et économique.
Les six premiers points :
- Réforme agraire — redistribution des terres aux paysans. En dix ans, 2,1 millions de familles paysannes deviennent propriétaires de leur lopin. Le servage féodal qui dominait depuis des siècles s’éteint.
- Nationalisation des forêts et pâturages.
- Privatisation des entreprises d’État pour financer la réforme agraire.
- Partage des bénéfices entre ouvriers et patrons dans l’industrie.
- Droit de vote et éligibilité des femmes — l’Iran devient la deuxième nation musulmane à les accorder.
- Corps de l’enseignement (Sepâh-e Dânesh) — les appelés du contingent partent alphabétiser les villages.
Les extensions ultérieures ajoutent le Corps de la santé, le Corps de la reconstruction et du développement, les Maisons de l’équité (justice de proximité), la nationalisation des ressources en eau, l’éducation gratuite à tous niveaux, l’alimentation gratuite pour la mère et l’enfant, la sécurité sociale étendue à tous les Iraniens.
Les bienfaits chiffrés de cette politique, telle qu’attestée par la Banque mondiale et l’Encyclopædia Iranica :
- Taux d’alphabétisation : 15 % en 1956 → 50 % en 1977 (UNESCO)
- Espérance de vie : 46 ans en 1960 → 57 ans en 1977 (Banque mondiale)
- Nombre d’hôpitaux multiplié par 4 entre 1963 et 1977
- Nombre d’universités : 5 en 1960 → 16 en 1977
- Femmes au Parlement : 6 députées en 1963 → 17 députées et 2 sénatrices en 1975
- Farrokhroo Parsa, première femme ministre du Moyen-Orient (Éducation), 1968
L’opposition à cette politique vint principalement d’un homme : Ruhollah Khomeini. Le 5 juin 1963, depuis Qom, il déclenche des émeutes contre la réforme agraire et — surtout — contre le droit de vote des femmes. Pour le clergé chiite traditionaliste, voir une femme déposer un bulletin dans une urne est une catastrophe spirituelle. L’État rétablit l’ordre. Khomeini est arrêté, puis exilé l’année suivante.
Que l’opposition principale à la Révolution Blanche soit venue d’un clerc réactionnaire furieux que les femmes votent prouve, en soi, la valeur émancipatrice de cette réforme. Ce que Khomeini combattait en 1963, ce n’était pas une « dictature » — c’était la modernité, la laïcité, l’égalité hommes-femmes. Quinze ans plus tard, il prendra sa revanche.
IV. La prospérité Aryamehr — croissance à deux chiffres1963 — 1977
Entre 1963 et 1977, l’Iran connaît la croissance la plus rapide jamais enregistrée par un pays en développement à grande échelle. Le Quatrième Plan (1968-1972) affiche une croissance moyenne du PIB de 11 à 13 % par an. Le Cinquième Plan (1973-1978), après le quadruplement du prix du pétrole imposé via l’OPEP, monte à 17 à 20 % en 1973-1974. La croissance industrielle dépasse 14 % par an sur quinze ans.
Quelques chiffres pour donner la mesure :
- PIB nominal multiplié par 30 entre 1960 et 1977 (de ~4 milliards de dollars à ~120 milliards)
- Revenus pétroliers : 450 millions de dollars en 1963 → 23 milliards en 1975
- L’Iran devient prêteur net au Fonds monétaire international dans les années 1970
- Cinquième économie d’Asie en 1977, derrière le Japon, la Chine, l’Inde et l’Indonésie
Les chantiers se déploient. Sidérurgie d’Ispahan (1965, avec coopération soviétique). Pétrochimie de Bandar Shahpour. Iran Khodro fondée en 1962 — premier constructeur automobile du Moyen-Orient. Industrie aéronautique IACI. Centrale nucléaire civile de Bushehr lancée en 1975 avec l’Allemagne. Et surtout, en 1974, Mohammad Reza Shah annonce le Plan 25 ans — Tamadon-e Bozorg, la « Grande Civilisation » : un programme pour hisser l’Iran au niveau de l’Europe occidentale à l’horizon 1999, avec 65 millions d’habitants, autosuffisance technologique et industrie de pointe.
Iran, sous la grande direction du Shah, est un îlot de stabilité dans l’une des régions les plus troublées du monde.
— Jimmy Carter, toast au Réveillon, Téhéran, 31 décembre 1977
Cette phrase, prononcée par le président américain un an exactement avant la chute du Shah — qu’il contribuera lui-même à précipiter à la conférence de Guadeloupe en janvier 1979 — prouve que la prospérité n’était pas une fiction. Les chancelleries du monde entier en attestaient. Henry Kissinger, dans ses mémoires Years of Renewal, qualifiera Mohammad Reza Shah de « rare allié inconditionnel du monde libre ». Même Robert Graham, dans Iran: The Illusion of Power (1978) — pourtant ouvrage critique — confirme les chiffres de croissance.
V. La SAVAK — ce que disent les vrais chiffres
La police politique du Shah — comparaison nécessaire
Concession factuelle : la SAVAK (Sazeman-e Ettela’at va Amniat-e Keshvar), service de renseignement et de sécurité intérieure créé en 1957 avec l’aide de la CIA, du Mossad et du MI6, a bien pratiqué la torture sur certains détenus politiques — particulièrement des combattants armés des Mojahedin-e Khalq et des Fedayin durant l’insurrection des années 1960-1970. Surveillance politique étendue, censure : l’Iran pahlavi n’était pas un État de droit moderne au sens où on l’entend dans une démocratie consolidée. Cela mérite d’être dit franchement.
Mais sortons du déni. La propagande révolutionnaire de 1979 parlait de « 60 000 martyrs » de la SAVAK, chiffre repris ensuite dans le monde entier. Ervand Abrahamian — historien pourtant critique du Shah — démontre dans Tortured Confessions (1999) que les morts directement attribuables à la SAVAK entre 1957 et 1979 sont entre 340 et 380 sur vingt-cinq ans. L’historien iranien Emadeddin Baghi, qui a fait le recensement nominatif des « martyrs de la révolution », arrive à un total de 3 164 morts pour les vingt-cinq ans de règne de Mohammad Reza Shah et les manifestations comprises de 1978-1979. Baghi sera emprisonné par la République islamique pour avoir publié cette vérité.
Comparons honnêtement. La République islamique de 1979 à 2026, soit quarante-sept ans :
- Entre 25 000 et 30 000 exécutions politiques documentées
- Entre 4 000 et 30 000 prisonniers exécutés en quelques semaines lors du seul massacre de l’été 1988 (Amnesty International 2018, rapport Geoffrey Robertson QC 2010)
- Plus de 800 manifestants tués par balles réelles en septembre-décembre 2022 lors du soulèvement Femme Vie Liberté
- Record annuel mondial des pendaisons en 2023 et 2024 (Iran Human Rights)
La République islamique a tué, en quelques semaines en 1988, plus d’opposants politiques que la SAVAK en vingt-cinq ans. Et elle continue. Pas vingt sur vingt pour la SAVAK — mais des centaines face à des dizaines de milliers, sur un quart contre un demi-siècle. Le régime qui a remplacé celui qu’on accusait d’autoritarisme s’est révélé incomparablement plus brutal.
Dernier rappel : la SAVAK fut dissoute par Khomeini en février 1979… pour être remplacée par la SAVAMA, puis le VEVAK, puis l’Etela’at, auxquels s’ajoutent les Pasdaran, les Bassidji et les Renseignements de la Garde révolutionnaire — appareil répressif infiniment plus vaste, plus brutal et plus omniprésent que tout ce qu’avait connu l’Iran sous les Pahlavis.
Dates clés & chiffres-bombes
VI. 1979 — La catastrophe et ses six coupables
En cinquante-huit ans, deux souverains avaient sorti l’Iran du Moyen Âge. En quinze mois — d’octobre 1977 à février 1979 — un effondrement national en a renvoyé le pays mille ans en arrière. Comment ? Par la conjugaison de six responsabilités distinctes, qu’aucune analyse honnête ne peut effacer.
La majorité silencieuse
Trente-cinq millions d’Iraniens, en 1979. Bénéficiaires directs de quinze ans de Révolution Blanche, de prospérité Aryamehr, d’écoles ouvertes à leurs filles, d’hôpitaux gratuits, d’une espérance de vie qui avait gagné onze ans en deux décennies. Entre trois cent mille et un million maximum sont descendus dans la rue contre le Shah, selon les estimations les plus larges. Soit moins de 3 % de la population. La majorité a regardé. Elle n’a pas défendu ce qui lui avait été donné. C’est sa première faute — la passivité face à une minorité bruyante.
Un Roi trop bienveillant
À deux reprises, en août et septembre 1978, Mohammad Reza Shah Aryamehr eut l’occasion d’imposer la loi martiale avec la dureté que la situation aurait commandée à n’importe quel autocrate moyen-oriental — Saddam Hussein, Hafez al-Assad, le roi Hussein de Jordanie. Il refusa. Le 16 janvier 1979, il quitta lui-même le pays, officiellement « pour des vacances », en réalité pour ne pas être le prétexte à un massacre.
Un souverain ne peut pas sauver son trône en versant le sang de ses compatriotes.
— Mohammad Reza Shah Aryamehr, Réponse à l’Histoire, 1979
Coupable, donc, d’avoir été humain. Coupable d’avoir respecté son peuple jusque dans la trahison. La République islamique qui lui a succédé n’aura pas, elle, ce scrupule — elle massacre depuis quarante-sept ans sans interruption.
Le bloc occidental
Les États-Unis sous Jimmy Carter et le Royaume-Uni ont activement contribué à la chute du Shah. Trois mécanismes documentés :
D’abord la doctrine de la Ceinture Verte — politique géostratégique théorisée par Zbigniew Brzeziński, conseiller à la sécurité de Carter, utilisant l’islam politique comme rempart contre l’URSS au sud de ses frontières. Pour Washington, un Iran islamiste anti-soviétique était préférable à un Iran national-modernisateur autonome. Brzeziński l’a explicité dans Power and Principle (1983) et dans son interview du Nouvel Observateur de janvier 1998 — sur l’Afghanistan, méthode identique.
Ensuite, la peur d’un Shah trop autonome. Nationalisations pétrolières en 1973, prix imposé via l’OPEP, programme nucléaire civil avec l’Allemagne (Bushehr 1975), achats d’armes massifs — l’Iran devenait une puissance régionale autonome. Cela inquiétait les chancelleries plus que ne les rassurait sa stabilité.
Enfin, la Conférence de Guadeloupe en janvier 1979 — Carter, Giscard d’Estaing, Helmut Schmidt et James Callaghan y décident collectivement de lâcher le Shah. Source : Andrew Scott Cooper, The Fall of Heaven (2016) ; Houchang Nahavandi, La Révolution iranienne : vérités et mensonges (Perrin 2018).
La coalition islamo-gauchisto-cléricale
Une alliance contre nature de trois ou quatre cent mille à un million de manifestants — clergé chiite politisé autour de Khomeini (Beheshti, Motahhari, Montazeri, Rafsandjani, le futur Khamenei), Mojahedin-e Khalq islamo-marxistes, Fedayin-e Khalq marxistes-léninistes, parti Tudeh communiste pro-soviétique, intellectuels influencés par Ali Shariati et Jalal Al-e Ahmad, bazaaris conservateurs finançant les mosquées. Khomeini avait théorisé dès 1970, depuis Najaf, sa doctrine de Velâyat-e Faqih — la souveraineté absolue du juriste-théologien — projet totalitaire annoncé une décennie avant 1979. Personne ne l’a pris au sérieux. Les gauchistes ont cru renverser une « dictature » et se sont retrouvés avec une théocratie infiniment plus brutale. Naïveté criminelle.
Les vendeurs de l’arnaque
Khomeini, à 76 ans en 1978, était un mollah obscur de Qom puis Najaf, en exil depuis 1964. Sans charisme exceptionnel. Sans génie politique particulier. Sa doctrine était publiée — et personne ne l’avait lue. Il a fallu, pour le transformer en figure révolutionnaire mondiale, toute une chaîne d’amplificateurs occidentaux :
Le BBC Persian Service a relayé quotidiennement, durant des mois, les cassettes audio enregistrées par Khomeini à Neauphle-le-Château. La diaspora iranienne dit aujourd’hui : « la révolution a été faite à la BBC ». Les auditions parlementaires britanniques ultérieures l’ont confirmé. La presse française — Le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur — a fabriqué de toutes pièces la mythologie du « Gandhi iranien ».
Et il y a le cas Michel Foucault, philosophe-star de la gauche française, qui se rend à Téhéran pour le Corriere della Sera en septembre 1978 et écrit :
Le mouvement iranien n’a pas subi cette « loi » de la révolution qui ferait apparaître sous l’enthousiasme la tyrannie cachée dès le départ. C’est peut-être la première grande insurrection contre les systèmes planétaires, la forme la plus moderne de la révolte et la plus folle.
— Michel Foucault, Corriere della Sera, 26 novembre 1978
Quatre mois plus tard, Khomeini pendait les premiers homosexuels, ordonnait l’exécution des généraux, instituait la lapidation des femmes adultères. Foucault n’a rétracté qu’à demi-mot, par lettre ouverte à Bazargan en avril 1979. Il n’a jamais publiquement reconnu son aveuglement complet. Le démontage académique définitif de l’épisode se trouve dans Janet Afary et Kevin Anderson, Foucault and the Iranian Revolution (Chicago University Press, 2005). Sartre, Beauvoir, Régis Debray, Claude Mauriac signèrent eux aussi en faveur du « Comité Sartre pour les libertés en Iran » qui soutenait Khomeini.
Et il y a l’accueil français à Neauphle-le-Château, d’octobre 1978 à février 1979 — la France de Giscard donne refuge à Khomeini, qui obtient ainsi une tribune mondiale qu’il n’aurait jamais eue depuis Najaf. Décision diplomatique catastrophique.
L’élite intellectuelle iranienne « éclairée »
Universitaires, écrivains, journalistes iraniens formés en Europe et aux États-Unis, produits directs de la modernité pahlavi — qui ont fait le choix de l’« islam révolutionnaire » contre la monarchie laïque qui les avait éduqués. Mehdi Bazargan deviendra Premier ministre de Khomeini puis sera désavoué. Abolhassan Banisadr, premier président de la République islamique, finira en exil à Paris où il mourra oublié en 2021. Sadegh Ghotbzadeh, ministre des Affaires étrangères, sera exécuté en 1982. Ali Shariati, dont les écrits « islam révolutionnaire » avaient préparé les universités, était mort en 1977 — ses thèses, elles, ont servi de combustible idéologique. Trahison du legs de la modernité dont ils étaient eux-mêmes les enfants.
Et ensuite ? Le destin des gauchistes — l’été 1988
Les gauchistes qui avaient aidé à abattre le Shah ont été exécutés en masse par le régime qu’ils avaient mis au pouvoir. Le 28 juillet 1988, Khomeini émet une fatwa ordonnant l’exécution de tous les prisonniers politiques Mojahedin-e Khalq, étendue en août aux Fedayin et au Tudeh.
En quelques semaines — juillet à septembre 1988 — entre 4 000 et 30 000 prisonniers politiques sont pendus, femmes enceintes incluses, dans les prisons d’Evin et de Gohardasht. Les charniers anonymes du cimetière de Khavaran et d’ailleurs n’ont jamais été identifiés. La « commission de la mort » qui prononçait les sentences en quelques minutes incluait Ebrahim Raissi, futur président de la République islamique, et Mostafa Pourmohammadi, futur ministre de la Justice.
Sources irréfutables : Amnesty International, Blood-soaked Secrets (2018) ; Geoffrey Robertson QC, The Massacre of Political Prisoners in Iran, 1988 (2010) ; Ervand Abrahamian, Tortured Confessions (1999) ; verdict du Tribunal de La Haye (octobre 2012, crime contre l’humanité) ; témoignage audio du Grand Ayatollah Montazeri — héritier désigné de Khomeini, démis pour s’y être opposé — publié par son fils en 2016.
Leçon politique brutale qu’il faut formuler explicitement : on ne s’allie pas tactiquement avec les islamistes. Jamais. Ceux qui ont cru pouvoir utiliser Khomeini pour faire tomber le Shah ont fini, neuf ans plus tard, pendus par les hommes mêmes qu’ils avaient hissés. Ce n’est pas une vengeance — c’est un avertissement historique aux jeunes Iraniens et aux jeunes Iraniennes d’aujourd’hui.
47 ans après — l’héritage poursuit sa route
Le pahlavisme n’est pas mort en 1979. Il a été interrompu. Pendant quarante-sept ans, l’Iran a vécu sous l’occupation d’une idéologie en totale contradiction avec ses principes de vie millénaires. Et pendant quarante-sept ans, un homme a porté l’héritage : Reza Pahlavi, fils aîné de Mohammad Reza Shah Aryamehr.
Sources principales
- Abbas Milani, The Shah (Palgrave Macmillan, 2011)
- Ali Ansari, Modern Iran since 1921: The Pahlavis and After (Routledge)
- Ervand Abrahamian, A History of Modern Iran (Cambridge UP)
- Ervand Abrahamian, Tortured Confessions: Prisons and Public Recantations in Modern Iran (UC Press, 1999)
- Andrew Scott Cooper, The Fall of Heaven (2016)
- Houchang Nahavandi, La Révolution iranienne : vérités et mensonges (Perrin, 2018)
- Janet Afary & Kevin Anderson, Foucault and the Iranian Revolution (Chicago UP, 2005)
- Annabelle Sreberny & Massoumeh Torfeh, BBC Persian Service: Sixty Years of Broadcasting (Hurst, 2014)
- Amnesty International, Blood-soaked Secrets (2018)
- Geoffrey Robertson QC, The Massacre of Political Prisoners in Iran, 1988 (2010)
- Encyclopædia Iranica — entrées Aryamehr, Arya, Reza Shah, Mohammad Reza Shah, Enghelâb-e Sefid, Economic History of Iran
- Banque mondiale — séries historiques Iran 1960-1980, data.worldbank.org/IRN
- UNESCO — rapports alphabétisation Iran années 1970
- Mohammad Reza Shah Aryamehr, Réponse à l’Histoire (1979)
- Jimmy Carter, toast du 31 décembre 1977 à Téhéran — archives White House
- Iran Human Rights (Norvège) — comptages annuels exécutions IRI